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Il était presque minuit lorsqu’ils arrivèrent à la gare.
— Bon, dit Salim, récapitulons. Nous devons prendre le train pour Paris. Pour le moment tout va bien, nous sommes dans une gare et il y en a un qui part à cinq heures. Là où ça se complique, c’est que nous avons en tout et pour tout une vingtaine d’euros à notre disposition. J’ai peur que ce soit insuffisant, même pour deux allers simples en deuxième classe.
— Je t’ai connu plus combatif, ironisa Camille en se laissant tomber sur un banc.
— Tu pourrais peut-être dessiner une liasse de billets de cinquante euros ? suggéra-t-il.
— Sans problème ! Pendant ce temps, tu tiendras compagnie à notre ami le mercenaire qui ne manquera pas de rappliquer. Chacun son boulot, pas vrai ? Au fait, je t’ai précisé que c’était un Mentaï, une sorte d’assassin avec des super pouvoirs ?
— Tu vieillis mal, se moqua Salim, tu perds ton sens de l’humour, il faut que tu te ressaisisses.
Camille ne l’écoutait plus. Ses yeux se fermaient malgré ses efforts pour les garder ouverts, et elle se sentit doucement basculer dans le sommeil, la voix de Salim n’étant plus qu’un murmure inaudible.
La petite boule de poils qui venait de se nicher sur ses genoux commença à ronronner béatement.
Camille rouvrit brusquement les yeux.
Contre la paume de sa main, le chuchoteur dressa les oreilles avant de ronronner de plus belle.
— Regarde, Salim, murmura-t-elle, il est revenu.
Le garçon sursauta et, inquiet, jeta un coup d’œil autour de lui.
— Qui ? Le mercenaire ?
— Mais non, le chuchoteur ! Là, sur mes genoux !
Salim se pencha pour l’examiner.
— On dirait un rat nain avec des yeux de hibou !
— C’est un chuchoteur, espèce de mollusque, répliqua vertement Camille. J’avais très peur qu’il se soit noyé. Je me demande comment il a fait pour me retrouver. Il est sacrément doué.
Salim eut un rire moqueur.
— S’il est si doué que ça, il pourrait peut-être nous procurer deux billets pour Paris ? Je te rappelle que nous avons un train à prendre. Admets que, si je suis un mollusque et non plus un crustacé, ton rat, lui, est aussi impuissant que moi à nous aider.
Le chuchoteur lui lança un regard réprobateur et poussa un couinement.
— Il dit que tu es injuste et grossier, traduisit Camille.
— Parce que tu parles le rat maintenant ? s’étonna Salim.
Camille soupira bruyamment.
— Nous allons voyager sans billets, décida-t-elle.
— Et si on nous contrôle ?
— On descend du train et on prend le prochain. Comme personne ne nous expulsera en marche, de gare en gare nous finirons bien par arriver à Paris.
Salim jugea préférable de ne pas insister. Ils se calèrent tant bien que mal contre le dossier du banc et somnolèrent, sans que personne ne leur demande quoi que ce soit.
L’aube était proche lorsqu’ils montèrent dans le train. Une fois installée dans le wagon, Camille s’endormit immédiatement.
Salim, lui, résistait au sommeil. Il avait envie de réfléchir un peu à ce qui lui arrivait, mais ses facultés intellectuelles étaient, elles, déjà assoupies. Il se contenta de contempler son amie avec le regard qu’il lui réservait quand elle ne savait pas qu’il l’observait.
Le chuchoteur sortit la tête de sa cachette et le dévisagea avant de réintégrer la poche. Salim sourit. Une telle créature aurait suffi à émerveiller n’importe qui pendant la moitié d’une vie, mais Camille et lui avaient vécu tant de choses en si peu de temps qu’elle lui paraissait seulement pittoresque.
Tout était calme dans le wagon. De nombreuses places étaient vides, la plupart des voyageurs sommeillaient. On n’entendait que le sifflement régulier du train ponctué par les staccatos des raccords entre les rails. De temps en temps, la porte de communication entre les wagons chuintait et un voyageur passait en vacillant. Salim se pelotonna contre le dossier de son fauteuil. Il ferma les yeux.
Ils ne surent jamais si un contrôleur était passé pendant qu’ils dormaient mais, quand ils se réveillèrent, le train approchait du terminus et le wagon grouillait de vie. Les voyageurs se levaient, attrapaient leurs sacs, défroissaient leurs vêtements.
Camille sourit à Salim.
— Je me sens sale et je suis aussi reposée que si j’avais dormi dans une essoreuse à salade.
— C’est à peu près ça, ma vieille, sauf que tu ne ressembles pas à une laitue. Par contre, je suis d’accord, tu es vraiment sale. Et pour être complètement honnête, je dois avouer que tu ne sens pas très bon non plus.
— Tu es parfait, Salim. J’avais oublié qu’en plus de tes innombrables qualités tu savais parler aux filles de manière aussi délicate.
Le garçon toussota, l’air soudain gêné.
— Regarde, dit-il, on arrive.
Le train avançait à petite vitesse. Par la fenêtre, ils virent d’innombrables rails s’entrecroiser en formant un indémêlable écheveau. Des immeubles gris et anonymes bordaient la voie ferrée. L’air du matin à peine naissant semblait déjà souillé par des vapeurs de pollution.
— C’est plutôt moche Paris, tu ne trouves pas ? demanda Salim.
— Paris, ce n’est pas seulement la gare de Lyon, rectifia Camille, mais pour l’instant je suis d’accord avec toi.
Malgré l’heure matinale, il y avait du monde sur les quais. La gare était en travaux et de nombreuses barrières protégeant les zones sensibles créaient des rétrécissements où les voyageurs se bousculaient.
Il leur fallut un bon moment pour gagner la rue.
— Et maintenant ? interrogea Salim.
— Nous allons dénicher un endroit où prendre un petit déjeuner. Nous achèterons ensuite un plan de Paris. Nous irons à l’École des beaux-arts, et nous trouverons mon frère. Ça te convient comme programme ?
— Au poil, ma vieille ! affirma Salim, surtout en ce qui concerne le petit déjeuner.
Ils se trouvaient sur un large trottoir devant la gare. Des gens pressés se croisaient dans tous les sens. Paris s’éveillait et la circulation devenait plus dense de minute en minute.
Camille entraîna son ami. Ils traversèrent une première avenue, puis une deuxième.
Ils étaient fatigués tous les deux, l’esprit encore embrumé par les quelques heures de sommeil prises dans le train.
Salim s’engagea sur la chaussée sans remarquer que le feu piétons était rouge et qu’une grosse Mercedes noire arrivait sur lui.
En une fraction de seconde, Camille comprit que le conducteur ne pourrait pas l’éviter. Elle se jeta dans l’Imagination.
Maître Duom aurait été fier d’elle. L’effet de son dessin fut radical. Il y eut une explosion et la voiture s’arrêta net, dans un bruit de ferraille strident, à un mètre de Salim.
Camille lui attrapa le bras.
— Viens, ordonna-t-elle, il faut courir à présent !
— Mais…
— Nous sommes en danger, Salim ! cracha-t-elle. Le mercenaire va rappliquer. Tu l’attends ou tu cours ?
La nouvelle agit sur lui comme un coup de pied aux fesses. Il détala, suivi par Camille. Ils tournèrent au coin de la première rue et foncèrent droit devant eux.
Le conducteur de la Mercedes sortit de son véhicule et, consterné, contempla son moteur noirci au travers du capot déchiqueté. Tout s’était passé très vite et il n’avait eu de Salim qu’une vision fugitive. Il se demandait même s’il n’avait pas rêvé le garçon. Les dommages à l’avant de sa voiture étaient, par contre, bien réels. Il saisit son téléphone portable et se préparait à passer un coup de fil lorsqu’une voix retentit dans son dos :
— Puis-je vous aider ?
Il se retourna.
L’homme qui s’adressait à lui avec amabilité était vêtu d’un costume gris de belle coupe et, au contraire des badauds indifférents, paraissait faire preuve de compassion.
— Je ne sais pas ce qui s’est passé, commença le conducteur de la Mercedes, j’ai cru voir un garçon se jeter sous mes roues et, soudain, il y a eu cette explosion… Il faudrait…
— Où est-il allé ? le coupa l’inconnu.
— Mais… je…
— Où ? répéta l’homme en gris, tout à coup menaçant.
— Je me fiche de ce garçon, s’emporta le conducteur, ma voiture… Mais… Que faites-vous ?
L’inconnu venait de le saisir au collet et le plaquait contre la portière. Il tenta de se dégager, mais le bras qui l’empoignait semblait d’acier. Il se sentit doucement soulevé, jusqu’à ce que ses pieds quittent le sol.
— Tu n’es guère poli, souffla l’inconnu d’une voix grave. Mais je n’ai pas le temps de parfaire ton éducation. Je cherche deux jeunes gens, de treize ou quatorze ans. Une fille, blonde, les cheveux longs, les yeux d’un violet remarquable, assez jolie et un garçon, noir, avec des tresses. Tu les as vus ?
Camille et Salim étaient loin.
Ils avaient couru un bon moment et étaient entrés dans un café.
Assis devant deux tasses de chocolat chaud et une panière de croissants, ils essayaient de se remettre de leurs émotions.
— Tu crois que ça a suffi pour qu’il te retrouve ? demanda Salim.
— J’en suis certaine.
— Qu’est-ce qu’on fait ?
— On continue comme on a décidé. Nous n’avons pas le choix.
Salim soupira et trempa son croissant dans son chocolat.
Ils avaient choisi un établissement discret. Des habitués entraient, commandaient un café qu’ils buvaient en jetant un coup d’œil sur le journal du matin posé sur le comptoir, sans un regard pour les deux adolescents assis près du juke-box silencieux.
— Il va nous tomber dessus, c’est inévitable, grogna Salim.
— Nous sommes à Paris, objecta Camille.
— Et alors ?
— Alors, il y a dans cette ville plus de deux millions d’habitants et presque dix millions si l’on considère l’agglomération. Autant chercher une aiguille dans une botte de paille. Il sait que nous sommes ici, mais il ne nous tient pas encore !
Un peu plus tard, ils achetèrent un plan de Paris dans un kiosque et s’assirent sur un banc pour l’examiner. L’École des beaux-arts se trouvait au cœur de Saint-Germain-des-Prés, presque en face du palais du Louvre. Ils se regardèrent, rassurés. Ils pouvaient y aller à pied.
Ils se mirent en route tranquillement. Camille, en se rapprochant de ce frère inconnu, se sentait partagée entre la hâte de le rencontrer enfin et la crainte d’être déçue. Elle se le représentait comme un mélange des gens importants qu’elle connaissait, mais se doutait qu’il serait totalement différent de ce qu’elle imaginait. De fait, l’apparence physique ne comptait pas, une seule question la préoccupait : accepterait-il de rejoindre Gwendalavir ?
Ils gagnèrent les bords de la Seine qu’ils longèrent avant d’arriver devant l’école. C’était une imposante et majestueuse bâtisse en U. Ils se tinrent un moment derrière la grille qui s’ouvrait sur une immense cour pavée. Camille regarda Salim, qui comprit le message.
— Courage, ma vieille, lança-t-il d’une voix forte. Après ce qu’on vient de vivre, ce n’est pas un portail en fer forgé qui va nous faire peur. À l’attaque !
Il la prit par la main et ils entrèrent dans la cour. Ils tentaient d’ouvrir la porte du bâtiment principal lorsqu’une voix retentit dans leur dos :
— Y a personne, les jeunes, c’est fermé !
Ils sursautèrent avant de se retourner, confus.
Un homme en salopette de travail, une boîte à outils à la main, les dévisageait affablement.
— Y a pas cours aujourd’hui, précisa-t-il. À cause des examens, j’crois. Si vous cherchez le secrétariat, c’est l’aut’porte.
— Fermé, répéta Camille. Oh non…
L’ouvrier parut surpris.
— Qu’est-ce que vous voulez ? leur demanda-t-il.
— Nous cherchons un étudiant, expliqua Salim. C’est important.
— Revenez demain. Tout l’monde sera là.
Camille domina sa déception et remercia l’homme.
Elle entraîna Salim vers les quais de Seine et ils s’assirent sur un parapet.
— C’est vraiment pas de bol, soupira-t-elle. Juste quand on touchait au but… Il va falloir attendre demain.
Salim lui tapota l’épaule.
— Et pour dormir, on fait comment ?